Et s’il n’y avait pas d’audace?

Et s’il y avait des milliards d’audaces?

Explorons le sujet. Et commençons par le commencement.

Albert Camus avait un jour formulé une pensée qui à mon sens exprimait bien notre audace fondamentale, vitale: Le vrai courage vient du fait que nous continuons à vivre sans en connaître la raison.

Souvent on oublie que nous avons toutes et tous été audacieux dès notre premier cri: vivre n’était-ce pas notre première audace? Oublions-nous que nous sommes le mammifère le plus fragile de notre planète au moins pendant les premières années de notre passage terrestre? Risquer sa vie au départ n’était-ce pas ne pas mourir?

Mais on oublie, la vie nous apprend la peur, la méfiance, et nous inocule patiemment la prudence… Et nous fait redouter ainsi l’audace, voire nous la fait refouler.

L’incertitude est ce dont la névrose a le plus horreur. Tout notre inconscient nous invite à faire barrage à l’inattendu: il est un GPS qui nous recommande toujours les routes les plus sûres ou les moins encombrées… Le psychologue-clinicien Eudes Séméria énonçait ainsi les quatre peurs qui nous empêcheraient de vivre : la peur de grandir, de s'affirmer, d'agir, et d'être seul. Je crois que l’audace confronte ces quatre peurs.

  • Grandir en accueillant nos blessures...
  • S’affirmer en nous respectant...
  • Agir sans toujours tout maîtriser...
  • Être seul en assumant échecs comme réussites...

Que de choses il faut ignorer pour agir disait Paul Eluard.

Il est une réflexion que Malek Boukerchi partageait dans son webinaire qui me semble bien résumer la subtilité de l’audace face à ce qu’il appelait le poison de la routine: un mélange de courage volontaire (qui vient du cœur) et de lucidité (ces pauses de réflexion qui nuancent nos désirs).

Et là, on touche à mon sens la racine de l’audace: le désir.

Le désir, cette intuition motrice qui vient du plus profond de nous mais qui n’est pas pour autant aveugle parce qu’entourée de réflexions qui feront que le geste osé sera audace et non témérité insensée…

Et pourtant, qui vous dit que vous êtes audacieux, ou pas?

De fait, trop souvent ce jugement vient de l’extérieur, de l’autre, du regard inquiet du témoin de nos choix. Trop souvent, un geste jugé audacieux par les autres est à notre niveau au mieux exagéré, au pire inconscient. En fait, nous vivons au quotidien de petites audaces plus ou moins diffuses, sans trop les considérer comme telles.

Bref, le mot paraît souvent plus imposant qu’il ne l’est vraiment dans les faits.

Si on pose un instant un regard clairvoyant sur nos existences, on remarque que la plupart de nos pas en avant ont été le résultat de petites ou grandes audaces: dire non, dire oui devant des choix inconfortables, c’était déjà de l’audace parce que précisément, vous n’en connaissiez pas toujours la conséquence.

Parce que derrière cette porte que vous alliez franchir, vous ne connaissiez pas le chemin qui pourrait apparaître. Ou pas. C’est exactement cet inconnu avec sa montée d’adrénaline qui a pu vous geler. Ou vous donner l’audace d’oser le pas.

On est là devant une audace toute personnelle: la vôtre, intime et donc difficilement compréhensible, sinon jugeable de l’extérieur. C’est pourquoi, il me paraît essentiel de vivre ces questionnements audacieux d’abord avec soi, seul avec soi, parce qu’avec votre désir intime, il n’y a que vous - avec votre confiance, avec votre histoire, avec votre capacité à mesurer le risque - qui serez en mesure de prendre une juste décision: celle d’oser avancer ou... renoncer.

Eh oui, l’audace nous permet d’aller dans les deux sens: renoncer ou s’engager sont les deux faces de la même dynamique de la vie.

Oser, être audacieux c’est juste écouter la réalité de son désir profond tout en laissant intervenir la raison… mais pas trop. À la fin du film Sur la route de Madison, Meryl Streep ne suivra pas Clint Eastwood.

Je crois que fondamentalement, l’être humain est mouvement, ou dit plus simplement est vie. Cette vie faite de petits et grands pas plus ou moins assurés, de décisions plus ou moins inconfortables, et même à l’occasion de sauts dans le vide.

Accepter ce mouvement, c’est en vivre les réussites comme les échecs avec une égale gourmandise, celle de la découverte de soi, de notre humanité, de notre beauté.

À nous, en toute cohérence avec nos valeurs intimes de mesurer cette balance subtile entre courage et lucidité qui nous fait avancer, qui nous met en mouvement.

Albert Jacquart nous invitait à oser le beau risque de la rencontre, ce risque de découvrir, de s’enrichir qui ne pouvait se réaliser que si on acceptait ce petit quelque chose qu’on appelle le risque, fruit d’audace.

La philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle[1] avait une définition qui ramasse assez judicieusement cette notion de l’audace: C’est une projection de soi-même dans une situation inédite, nouvelle, qui déchire le temps en deux : le temps d’avant et le temps nouveau. Il y a toujours une part de hasard, de pari et la perte d’un état ancien auquel on ne pourra pas revenir.

Qui déchire le temps en deux: de fait, il y aura un avant et un après nouveau et une perte définitive. C’est ce travail sur la perte que nous invite à faire notre geste d’audace: mais la vie n’est-elle pas faite justement de succès et de pertes? Bref, accepter d’avancer dans la vie sans toutes les barrières, toutes les clôtures, toutes les injonctions c’est donc accepter éventuellement de perdre. Mais perdre quoi au juste? Il n’y a que vous qui pourrez en juger. Cette notion de perte fait intrinsèquement partie de l’audace et c’est en chacun de nous qu’il s’agit d’en évaluer l’importance... et pourquoi pas le bénéfice?

Pour conclure.

Dire « Je t’aime » reste sans doute le geste le plus audacieux qu’il soit: ce saut dans le vide est et restera toujours vertigineux. Comme la vie.


"C'est impossible, dit la Fierté
C'est risqué, dit l'Expérience
C'est sans issue, dit la Raison
Essayons, murmure le Coeur"




[1] Anne Dufourmantelle est décédée le 23 juillet 2017 en sauvant ses enfants de la noyade…